Darjeeling. Pas que du thé là-bas !

 

Après ces trente-deux heures de route en partant de Varanasi, après la traversée des somptueuses plaines du Gange, après la chaleur humide de Siliguri et cette nuit passée dans la gare à combattre les moustiques ; après ces visages indiens qu’on croit connaître et qui changent au fil des kilomètres ; après une longue route sinueuse qui n’en finit pas de monter, … après tout cela, nous atteignons Darjeeling. Difficile de croire qu’une si grande ville trône tel un Eldorado égaré sur ces montagnes aux pieds de l’Himalaya. Nous avons l’impression d’avoir quitté l’Inde pour un autre pays. D’abord, l’air y est beaucoup plus frais. Les traits des visages s’allongent, nous nous rapprochons du Népal et de la Chine. Enfin, on y parle le Népali, bien que l’Hindi demeure en grande partie.

Lorsque nous nous réveillons le deuxième jour pour une ballade matinale, nous découvrons des rues calmes qui montent, qui descendent, qui slaloment entre les pins puis qui atteignent les champs de thés au loin. D’où l’on se trouve, on dirait des prairies d’herbes vertes, paysages encore inconnus à notre voyage. Et puis, après le virage, juste derrière la maison bleue, apparaissent les montagnes enneigées de l’Himalaya. On se dit alors que toutes ces heures valaient le coup. Encore mieux, elles deviennent ici la distance mentale nécessaire dont nous avions besoin pour apprécier un tel changement.

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Dans le haut de la ville, nous descendons une ruelle en direction de la place Chowrasta. Sur la route, on y trouve toutes sortes de commerces. A droite, des morceaux de porcs s’exhibent à l’étalage du Pork Shop.  A gauche, on écaille des poissons. Juste à côté, des gens jouent à un jeu local qui s’apparente au billard mais avec des palets qui glissent sur une planche de bois.

Je pense que c’est notre première place en Inde. J’entends dans “place”, un lieu publique agréable où l’on passe du temps à regarder les passants . Il y a des bancs un peu partout où l’on vous propose du Chai (thé au lait). Et, grande surprise, pas une voiture, pas un seul engin motorisé. Nous sommes alors déstabilisés car nous avions développé une certaine aptitude à nous faufiler entre les voitures.

Il y a un air de montagne ici, quelques chalets en bois, on vend des écharpes et bonnets, des boissons chaudes, du chocolat, etc…

 

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Puis, comme d’hab’ nous nous mettons au travail. Un des garçons de la guest house qui joue de la guitare tous les après-midi nous raconte que son frère connaît beaucoup de musiciens à Darjeeling mais aussi un certain Shikker, propriétaire du Angel’s Studio, qui aurait enregistré une grande partie des musiciens des alentours. C’est comme ça que, très vite, nous obtenons notre premier rendez-vous avec le groupe Mantra. Ce groupe de Rock populaire est célèbre à Darjeeling mais aussi au Népal. Quelques semaines plus tard, on surprendra même plusieurs chauffeurs de bus à écouter les durant les trajets. Finalement, après les présentations, nous nous rendons compte ensemble que d’autres jeunes groupes de la ville ont certainement plus besoin d’une vidéo.

Shikker nous met alors en contact avec Head Motif. C’est un groupe de cinq jeunes : Putali Sarak, Anmol Lomjail, Ushang Bomzon, Vivian Moktan, Wangden Lepha. Ils sont étudiants ou jeunes diplômés. La bande arbore un penchant certain pour le rock et le métal.

 

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La veille de l’enregistrement, nous nous donnons rendez-vous au Angel’s studio. Après une bonne marche dans les rues en escaliers de Darjeeling, nous arrivons dans une petite maison encastrée entre deux autres. Nous sommes accueillis par la mère de Shikker et son chien blanc stupide qui aboie sur tout ce qui bouge. Le studio est étroit mais suffisamment grand pour enregistrer un groupe de 5, 6 musiciens. Un poster de Jimmy Hendrickx, un autre de Shikker tout jeune, pour les débuts de Angel’s studio, une peinture de John Lennon, une photo de Sai Baba (chef spirituel indien) sont accrochés au mur.

Shikker nous présente la musique qu’on écoute dans le coin en nous montrant quelques clips. Dans cette partie de l’Inde, le rock semble primer chez les jeunes. Niveau textes, il est souvent question d’un mec pommé qui rencontre par hasard la fille de ses rêves mais ça ne se passe généralement pas comme il l’imaginait… L’Inde que nous connaissons refait alors surface et nous repensons aux clips et films bollywoodiens qu’on nous passait en boucle dans les bus. On utilise à profusion couleurs flashy et transitions de type fondus étoilés dans ce que nous visionnons ce jour-là, bref pas exactement le type de vidéos que nous proposons. Quoiqu’il en soit, l’échange se fait et c’est à notre tour de montrer ce que nous avons enregistré tout au long de notre parcours.

 

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Nous découvrons alors des musiciens curieux (ce qui n’a pas toujours été le cas), nous échangeons sur notre voyage, on leurs parle de Madagascar, du reste de l’Inde, des artistes… C’est ce que nous voulions.

Ils décident de nos proposer leur chanson : “Flying High”

Interview :

Comment s’est créé le groupe Head Motif?
Nous nous sommes rencontrés à l’école il y a 8 ou 9 ans. Nous étions amis avant tout et passionnés de musique bien sûr.

Pourquoi avez-vous choisi de nous proposer cette chanson : “ Flying High”?
C’est notre premier single. Nous l’avons écrite ensemble, nous y sommes fort attachés car elle sera la première chanson de notre tout premier album sur lequel nous travaillons en ce moment avec Shikker, ce qui signifie beaucoup pour nous.

En Inde, est-il possible pour des jeunes comme vous de gagner suffisamment d’argent pour pouvoir vivre de votre passion?
Ça reste très difficile et peu probable, sauf si vous travaillez à Bollywood bien sûr (rires). Même si nous avons déjà un nom à Darjeeling, le peu de concerts payés nous permettent à peine d’investir dans un petit peu de matériel ou bien de payer les déplacements mais vraiment rien de plus.

Que pensez-vous de la musique indienne traditionnelle? Et comment vous placez-vous par rapport à celle-ci?
On peut trouver beaucoup de musiques traditionnelles dans les villages et c’est le mélange de celles-ci avec des styles plus contemporains qui peuvent donner quelque chose de très intéressant à nos yeux. Notre musique est basée sur quelque chose de plus internationale que nous arrangeons plus ou moins à notre sauce. Nous avons quelques chansons en népali par exemple. Nous sommes tous, je pense, fan de rock et métal comme Iron Maiden et Gun’s and roses, c’est de ces musiques que nous nous inspirons.

Pourquoi semble-t-il que dans cette partie de l’Inde vous soyez plus branchés rock?
Cette partie du pays garde davantage les restes de la colonisation britannique.  Le Nagaland (état à l’extrême nord-est de l’Inde), le West-bengal et le Sikkim (petit état au nord de Darjeeling) sont du coup, je pense, plus influencés par ce qui se fait en dehors des frontières. On trouve également beaucoup de rock au Népal. Mais il ne faut pas oublier que beaucoup de groupes non-traditionnels se trouvent dans les grandes villes de l’Inde (Delhi, Bombay, Bangalore, …) sound system et reggae musique.

C’est la fin de notre parcours en Inde, on pourra dire que nos relations avec chaque artiste auront été différentes. Il n’est jamais facile de prévoir à l’avance ce qui subsistera d’une rencontre. Elles ont parfois été très courte. L’instant de l’enregistrement quelques mots échangés, un courant qui passe, des liens qui se créent plus ou moins forts…

Nous nous sommes parfois sentis comme de gens de passages sympas qui fournissent une vidéo gratuite et une visibilité. Mais le plus souvent, c’est plus que ça. C’est un réel échange, un intérêt mutuel. Comme ici, avec les membres de Head Motif et c’est ce qui nous amène à aimer ce qu’on fait.

 

Un artiste au centre d’une ville de contrastes

Pushkar, lieu sacré et chantant, où les touristes défilent plus stylés les uns que les autres…

Minis shorts et babas cool côtoient les indiennes en saris, les vaches et les vendeurs de chichons. Dans les rues où les commerces de fringues et de souvenirs s’entassent et tentent sans cesse de vous attraper au passage; c’est la chasse aux meilleures prix, à la plus belle paire de boucles d’oreilles.

Cette catégorie de touristes, plutôt débridée, viendrait des plages du Sud apparemment connues pour leurs cocktails, leurs plages, leur extravagance.

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Pushkar, malgré son statut de point de chute de ses masses d’étrangers, renferme encore des endroits apaisants où les locaux viennent faire leurs ablutions et prières au lac. Sur les gâths une atmosphère mystique règne, étrange et tranquille. Nous nous installons en campagne non loin de là.

Entre les fêtards et les adeptes de yoga, certains viennent aussi dans la ville pour faire leurs premiers pas entant que musiciens.  Ces voyageurs, on les retrouve partout en Inde. Beaucoup décident, curieux, de s’intéresser à la musique indienne, d’autres viennent régulièrement et certains passent plusieurs mois en Inde pour une formation de longue durée. Ils peuvent facilement trouver toute une série de professeurs indiens qui se proposent de vous initier à l’harmonium, aux tablas, à la sitar…

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Vini en plus d’être un musicien confirmé est le fondateur de la Krishna Music School. Le nom fait grandiose mais c’est en réalité dans une piécette sans prétention que nous l’avons rencontré. Au centre de la ville, un temple protégé dans la cohue environnante par une enceinte de murs, se tient, majestueux. Sur cette place, des notes approximatives se cachent derrière un rideau usé. Une élève israélienne s’exerce à l’harmonium.

Nous reconnaissons Vini, le chanteur du groupe Chokhi que nous avions apprécié quelques jours plus tôt sur la scène aménagée dans le cadre du Holi Festival. Très vite, l’artiste marque son intérêt pour le projet et accepte volontiers de faire partie des musiciens présentés par The World Music Tour.

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Nous montons sur les toits avec deux de ses compères, il souhaite nous faire découvrir une de ses compositions, son adaptation d’une ballade traditionnelle du Rajasthan.

C’est l’histoire d’une femme qui demande à son mari de lui ramener quantité de citrons de son voyage en ville. Nous repensons alors à William le rasta qui, dans une de ses chansons, demandait de ramener du lait, du rhum et de l’herbe si vous alliez faire un tour à la campagne.

Vini joue, avec ces mimiques rigolotes et ses sourires, accompagné par Laxminarayam sérieux avec ses mini-timbales et Goury, percussionnistes que nous croisons à nombreuses reprises dans les rue de Pushkar. Il transmet sa passion du Dolak.

Mohan Khan

En Inde, nous comprenons assez vite qu’il faudra se centrer sur notre projet, voir même le redéfinir, afin de ne pas partir dans tous les sens vu la diversité artistique passionnante du pays. Danses enivrantes et dévouées, chants et clips un peu kitchs à gogo, instruments en veux-tu en voilà,… Nous sommes un peu perdus au milieu de toutes ces disciplines aux noms étranges mais prenons du plaisir à manger goulument la culture épicée du Nord de l’Inde.

Il est intéressant de préciser ici, que chaque état possède ses propres instruments et tonalités, qu’il existe des castes de musiciens et que la musique est présente partout, avec chaque fois une mission bien définie. Dans les temples et autres lieux sacrées, elle rendra hommage à l’une ou l’autre divinité. A travers les générations, elle accomplira son devoir de mémoire. Ailleurs, elle fait danser les acteurs des films bollywoodiens.

Sur les routes de notre aventure, nous nous sommes concentrés sur le Rajasthan, cette région à la frontière du Pakistan. Nous étions partis curieux avec l’envie de découvrir la communauté Gypsis originaire de cet état. Une fois sur place, le contact fut facile à établir mais la réalité nous a vite rattrapés. En effet, nous sommes à Jasailmer, une des villes, sans doute, les plus touristique de la région. Aux portes du désert où aux portes de l’industrie du “Camel Safari” (tout dépend du point de vue), les artistes gypsis ont mis en place un business des plus rentables. On ne les blâme pas mais cette situation a rendu difficile l’exposition du projet qui est porté sur la rencontre et l’échange. Nous apparaissons comme des clients potentiels, ce qui est compréhensible, une odeur de fric flotte dans l’air. Nous repartons déçus de ne pas avoir pu convaincre. Après tout, ces danseurs, chanteurs et musiciens ne sont peut-être tout simplement pas intéressés par ce que nous avons à proposer. Nous acceptons.

Le projet évolue, se précise. Nous ne sommes ni musiciens, ni musicologues ; nous sommes avides de rencontres culturelles, intenses, qu’elles soient éphémères, spontanées ou de longue durée. Nous voulons découvrir un pays par ce biais considérant la musique comme liant, comme un langage, une note de couleur rythmant notre périple.

Et si nous pouvons, par la même occasion, fournir une vidéo aux musiciens concernés et ainsi leur laisser un petit quelque chose, une publicité, une mémoire en image, nous avons réussi cet échange.

C’est dans cette optique que nous avons rencontré Mohan Khan. Ancien élève d’Allah Ka Khan, fils de Zakir Hussein mondialement connu pour sa maîtrise des tablas, il nous propose de découvrir sa passion.

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Cet instrument typiquement indien est composé d’un petit tambour et d’une timbale. Fait de peau de chèvre ou buffalo, sur laquelle est fixé un mélange de fer et de farine sur le centre du tambour (partie noir que l’on voit), les tablas permettent une quantité considérable de tonalité.

Mohan est un maître en la matière, musicien confirmé et professeur, il nous a reçu chez lui. Au delà de la barrière de la langue, le contact passe. Quelques sourires, quelques traductions de Dominique son élève qui parle quelques mots d’hindi.

Il est à peu près 11h lorsque nous nous installons sur les toits surplombants le quartier de Mohan. On boit du Chaï, on discute. Jaisalmer, vue d’ici, est une bonne représentation de ce qu’a à nous proposer cet endroit.

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Le soleil est au zénith, il éblouit, cerne les visages et brûle le capteur de la caméra. Mohan nous fait migrer dans sa salle de répétition où l’on retrouve la fraicheur et la lumière que nous attendions. Il nous présente son instrument. Geraldine joue le jeu et essaie, elle s’avère être une élève assez brillante, dixit Mohan.

Après une petite demo de tabla, notre hôte souhaite partager une chanson Rajasthani classique, interprétée de manière traditionnelle. La famille s’invite à la répétition.

L’homme raconte l’histoire d’une voix puissante et nasillarde. Nous n’avons pas l’habitude d’une telle puissance dans cette catégorie musicale, tantôt impressionnante, tantôt agressive aux tympans. Malgré cela, nous sommes conquis par le moment présent. Cette famille qui nous accueille sans qu’on ai été annoncés.

On partage avec vous…

Un peu plus tard, dans la soirée, Mohan, Dominique et deux amis nous proposent une chanson folklorique également typique.

Chant folklorique

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About Indian sounds

L’Inde abrite toute une série de cultures, religions et couleurs. Avec une richesse rythmique, le sens de la variation poussé à l’infini et ses larges champs d’improvisation, la musique indienne à tout pour plaire aux artistes qui s’y intéressent. Des occidentaux connus comme John Coltrane et les Beatles en sont la preuve. Les mélodies indiennes s’exportèrent jusqu’en Angleterre où, d’abord, une vague d’immigrés indo-pakistanaise lance des musiques au fond de rock, se mêlant à des beats hip-hop et des ambiances orientales. (ex : Fun-Da-mental, Asian Dub Foundation).